(Tom arrive. Il a l'air triste et timide, un pue paumé).
- Je suis Tom. Je suis seul. Trop seul. Tom tout seul cherche Tomette pour paver sa vie de bonheur. Pauvre Tom… Tom tout seul trouve tout triste…
(Voix d'une petite fille).
- Dis, Monsieur, c'est ton vrai nom, Tom ?
(Voix de Tom, monocorde, cassée).
- Non, je ne m'appelais pas Tom, avant. Avant, j'étais un autre. Mon père, Jean-Edouard et ma mère, Catherine-Marie, m'avaient appelé Sigismond-Clodoald. Ma mère disait tout le temps :
"Regardez-le, ce ne sera jamais un homme". Mon père répondait : "Mais si, voyons, c'est déjà un petit homme". Et ma grand-mère, pour me consoler, me prenait dans ses bras, m'offrait un bonbon ou un
chocolat chaud, me caressait les cheveux et le dos, et me disait tendrement : "Mon pauvre petit, ne les écoute pas. Tu seras un grand homme." Puis un jour, ma grand-mère est morte. (Sanglots) Ce
jour-là, entre Sigismond-Clodoald, Petit-Homme et Grand-Homme, j'ai choisi : je suis Tom. Ni petit, ni grand : Tom.
- Tom tout court ?
- Oui. Je ne me sentais pas la force d'être un grand Tom, mais je ne voulais pas non plus rester un petit Tom toute ma vie.
- Pourtant, y'a un petit Tom qu'il est célèbre, tu sais. C'est Tom Pouce. Je le connais, moi. J'ai le livre dans ma maison.
- Ben moi, je suis Tom. Et tu sais, je ne connais peut-être pas ton Tom Pouce, mais je connais des fées, moi…
- Des gentilles fées ?
- Oui, des fées très gentilles et très belles. Elles jouent parfois dans mon chapeau, elles ont de grandes robes de toutes les couleurs et, quand elles dansent au soleil, ça fait des arc-en-ciel.
Et puis, elles ont de grands chapeaux pointus avec une clochette au bout. Et quand les fées sont contentes, les clochettes chantent et rient en même temps que les fées.
- Mais si elles sont tristes ?
- Alors, les clochettes fondent et elles coulent sur mon visage. C'est frais et ça a un goût salé. Mais ne t'inquiète pas, elles ne sont pas souvent tristes. Elles me font des gâteaux quand elles
sont de bonne humeur, et puis elles me racontent des histoires. Et après, elles invitent leurs amis dans mon chapeau.
- C'est qui, leurs amis.
- Oh, il y a beaucoup de gens.
- Jean comment ?
- Jean-Charles qui me fait bien rire; Jean-Michel Jarre, le musicien des formes et des lumières ; Jean Tilhomme et Jean Passe… Il y a aussi les Jacques, que j'aime beaucoup.
- Jacques qui ?
- Jacques Brel, Jacques Adit, Jacques Higelin… tu sais, celui-là, il est vraiment très gentil, c'est mon ami préféré. Quand je parle, il m'écoute, au lieu de se moquer de moi comme le font tous les
autres. On s'entend vraiment bien, lui et moi… mais il ne peut pas venir très souvent, parce qu'il est chanteur, et puis il a une famille et tout plein d'autres amis. Ça lui prend beaucoup de
temps.
Et puis, tu sais quoi ? il m'a même inventé un nom de famille : il m'appelle Tom Bombadilom. Et moi, j'adore ce nom parce que, quand on le prononce, on a envie de se mettre à danser avec les
farfadets, dans la lande, au clair de lune. Et puis il y a aussi Roger et Marie, qui sont très malheureux.
- Pourquoi qu'ils sont malheureux ?
- Parce qu'on a mis des gros barreaux et des gens en uniforme entre leurs deux corps : mais comme on n'a pas réussi à séparer leurs coeurs, leurs corps continuent à se chercher pour se réunir.
- Tu crois qu'ils se retrouveront, toi ?
- Il faudrait d'abord que les gens en uniforme attrapent un beau coeur de toutes les couleurs. Et ça, ça risque d'être long, parce que les uniformes, ça mange les couleurs.
- Dis, Tom, ça s'attrape comment, un coeur : avec un filet à papillons ?
- Oh que non, ce serait trop simple ! Ça s'attrape avec la tête, il faut réfléchir beaucoup. Ça se mérite, un coeur. Et Roger et Marie, ils s'aiment si fort qu'ils n'en ont plus qu'un seul pour eux
deux. Alors, il faudrait rapprocher leurs corps.
Dis, tu ferais une jolie Tomette, toi. Tu sais, je cherche une Tomette pour l'aimer très fort. Aussi fort que Roger et Marie. Tu veux bien être ma fiancée ?
- Mais je crois que je suis trop petite, moi, je n'ai que dix ans…
- Attends. (Il enlève un chapeau imaginaire). Tiens, regarde dans mon chapeau et dis-moi ce que tu vois dedans.
- Baisse-le, d'abord : c'est trop haut pour moi, j'y vois rien. (Un sourire, radieux comme un lever de soleil, s'épanouit sur son visage). Oh, les fées ! Qu'est-ce qu'elles sont belles, avec leurs
robes qui brillent comme des diamants ! Et cette musique… qu'est-ce que c'est beau, Tom, dans ton chapeau ! Aussi beau que dans mes livres de contes.
- Alors, si tu peux les voir et les entendre, et puisque tu as su m'écouter sans te moquer de moi, c'est que tu as déjà un coeur, malgré ton jeune âge. Ça fait si longtemps que j'attends de
rencontrer quelqu'un avec un coeur aussi joli que le tien ! Et comme tout le monde dit que j'ai une âme d'enfant, c'est que tu n'es pas trop petite pour moi. Tu peux parfaitement être ma Tomette.
Tu veux bien ? Dis-moi oui, s'il te plaît.
- Oh oui, Tom, je serai ta Tomette. ET tous les jours, on se retrouvera dans ce jardin enchanté : et là, on dansera avec les fées et on parlera pendant des heures, juste pour le plaisir d'être
ensemble. Jusqu'à ce que le soleil se couche et qu'il soit l'heure de retourner dans nos chambres…
(Tomette dépose une tendre bise sur la joue de Tom et ils s'en vont, en chantant et en dansant, main dans la main, sous l'oeil attendri des autres pensionnaires de l'hôpital
psychiatrique).